Viande & produits laitiers : l’UE s’échine à noyer le poisson

A quelques semaines de l’édition 2015 de la Journée Sans Viande, voici la traduction d’un article du site euobserver (c) du 28 janvier 2015 concernant la position actuelle des instances européennes en matière de politique agroalimentaire.

Les Européens devraient manger moins de viande – et l’UE s’échine à noyer le poisson

Une part non négligeable des émissions mondiales de gaz à effet de serre est imputable à la production de viande

Bruxelles, le 28 janvier 2015

L’UE rechigne à déclarer officiellement que les Européens devraient manger moins de viande pour aider à lutter contre le changement climatique.

Lors du débat consacré ce 28 janvier 2015 aux régimes dits « durables », les politiques et les décideurs se sont concentrés sur la réduction du gaspillage alimentaire et le volet santé du débat pour mieux esquiver les recommandations diététiques que de nombreux scientifiques tiennent pour inévitables.

Pour l’eurodéputé italien Giovanni La Via : « Les citoyens ont conscience du rôle majeur de l’alimentation sur la santé, mais beaucoup moins de l’impact de la production et de la consommation alimentaires sur les ressources mondiales. »

Membre du plus grand groupe politique européen, le PPE de centre-droite, Giovanni La Via préside la commission Environnement, santé publique et sécurité alimentaire du Parlement européen.

Pourtant, à la question « que doit faire l’UE pour réduire les émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole ? », il répond qu’elle doit cibler ses efforts de réduction des émissions sur les secteurs des transports et de l’énergie. Si l’agriculture est « l’un des secteurs » où les émissions sont élevées, « elle n’est pas le plus polluant ».

Giovanni La Via a déclaré à notre site : « Il nous faut réduire les émissions, mais nous ne devons pas réduire la consommation de viande uniquement pour cette raison ».

Un récent rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) estime que la production agricole a représenté 10 à 12% des émissions de gaz à effet de serre produites par l’activité humaine entre 2000 et 2010.

D’autres études annoncent un pourcentage encore plus élevé et en augmentation.

L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a calculé que le total des émissions d’origine agricole a atteint en 2011 « un record historique », en hausse de près de 9% par rapport à la moyenne 2000-2010.

L’élevage du bétail pour la viande et les produits laitiers génère d’importantes quantités de méthane et de protoxyde d’azote, des gaz à effet de serre qui emprisonnent plus de chaleur que le dioxyde de carbone. Ces émissions de méthane sont dues principalement à la « fermentation entérique », un processus digestif qui se produit chez les bovins, les caprins et les ovins.

« Le débat sur le changement climatique ne doit pas éluder la question alimentaire », a déclaré à l’assistance Duncan Williamson, conseiller en politique alimentaire auprès de l’O.N.G. WWF (Fonds mondial pour la Nature).

Et d’ajouter : « Les questions alimentaire et agricole doivent être abordées pour espérer contenir l’évolution des températures à moins de 2° Celsius ».

Les scientifiques considèrent en effet que les effets à l’échelle mondiale seront gérables si nous parvenons à limiter le réchauffement planétaire à moins de 2°, plafond que les responsables internationaux se sont engagés à ne pas dépasser.

« Les nouvelles technologies et l’évolution des pratiques de production animale offrent de grandes possibilités pour réduire les émissions du bétail, mais elles ne pourront pas opérer à elles seules les réductions nécessaires pour contenir l’augmentation des températures mondiales à moins de 2° Celsius.

Des changements de comportement s’imposent au niveau individuel et de la société pour modérer la consommation de viande et de produits laitiers », conclut un document récent de Chatham House.

Autrement dit : les Européens doivent diminuer leur consommation de viande et de produits laitiers.

Pour autant, il n’entre pas dans les priorités de l’UE de promouvoir un changement de cet ordre.

Politique agricole

L’eurodéputée néerlandaise Anja Hazekamp du Parti pour les animaux explique que la promotion d’un régime moins riche en viande et en produits laitiers va à l’encontre de l’actuelle politique agricole de l’UE.

Lorsque la politique agricole commune a été mise en place, elle visait à endiguer les pénuries alimentaires de l’après-guerre.

Anja Hazekamp nous l’explique : « L’agriculture et la pêche recueillent chaque année près de la moitié du budget de l’UE en subventions. Ce système ne peut admettre l’idée que les produits bénéficiaires sont en réalité mauvais pour l’environnement, la santé ou le climat. »

Les subventions financent entre autres des projets qui soutiennent les produits agricoles européens, dont la viande et les produits laitiers.

« Quand vous avez l’habitude de promouvoir la viande, le poisson et les produits laitiers, il est très difficile de déclarer brusquement que vous vous êtes trompé », précise l’eurodéputée.

Où est le rapport « enterré » ?

Il y a quelques années, la commission semblait s’orienter vers la préparation d’une politique envisageant des moyens d’atténuer l’impact écologique de la production alimentaire.

En 2011, elle a promis qu’un rapport sur l’alimentation durable serait publié en 2013.

Ce rapport était prêt à être publié – notre site en a d’ailleurs consulté une version fuitée – et, selon les eurodéputés, avait été approuvé par trois commissaires européens. Mais il a en quelque sorte a été « enterré » – pour reprendre l’expression de D. Williamson du WWF.

Mme Hazekamp : « J’ai entendu dire qu’il a été traduit en 24 langues et qu’il est prêt à être diffusé ».

Mme Hazekamp et 36 autres eurodéputés ont écrit à la Commission le 3 octobre 2014 pour « demander instamment » la publication du rapport « Building a Sustainable European Food System» [Instaurer un système alimentaire européen durable].

Dans ce courrier, les députés ont émis une supposition concernant le retard.

« La Commission européenne ne doit pas fermer les yeux sur les politiques alimentaires durables sur le prétexte qu’une réaction violente des eurosceptiques serait à craindre. Les citoyens européens veulent des politiques (alimentaires) durables », énonce la lettre.

Une réponse a été envoyée le 31 octobre – dernier jour du mandat de Jose Manuel Barroso et de son équipe.

Ce courrier était signé par M. Barroso et les commissaires d’alors Tonio Borg (Santé) et Dacian Ciolos (Agriculture), mais pas par Janez Potocnik (Environnement) ni Connie Hedegaard (Action pour le climat).

Selon les commissaires : « Le programme de travail de la Commission pour 2014 ne prévoyait … aucun … engagement … à présenter une communication sur l’alimentation durable.

Conformément au principe de subsidiarité, il n’a pas été démontré que la durabilité alimentaire ne peut pas être réalisée de manière suffisante par les seuls États membres ou qu’une action au niveau communautaire est le seul moyen de traiter cette question. »

Un eurodéputé présent au débat du 28 janvier a qualifié cette lettre de « réponse nulle » n’apportant aucune « explication suffisante » sur le retard.

Un représentant de la Commission européenne présent à ce même débat a été interpellé par les eurodéputés au sujet de la publication du rapport.

« J’ai noté la réclamation faite à la Commission de présenter notre communication », a dit Michael Flueh de la Direction générale Santé et sécurité alimentaire de la Commission.

M. Flueh s’est toutefois abstenu d’expliquer le retard de publication, déclarant qu’il ne ferait aucun commentaire sur ce point.

Des lois alimentaires peu probables au niveau européen

Michael Flueh a répondu en revanche à une recommandation du Centre Barilla pour l’alimentation et la nutrition qui a organisé l’événement du 28 janvier.

Cette fondation a publié un document invitant la Commission à « demander aux États membres de définir des politiques nationales sur l’alimentation durable en fixant des objectifs nationaux précis, la Commission européenne étant chargée de surveiller et d’évaluer régulièrement l’avancement de ces objectifs ».

« On a l’impression que nous devons légiférer. … Faisons bien attention à ne pas faire naître l’espoir que nous allons légiférer, que nous devons légiférer immédiatement en la matière », a déclaré M. Flueh.

Marco Peronaci, représentant permanent adjoint de l’Italie auprès de l’UE, a jugé peu probable que son pays soutienne prochainement une campagne incitant à réduire la consommation de viande.

« Nous pensons que la question alimentaire doit être abordée dans ses différentes dimensions … en évitant les actions discriminantes à l’encontre d’aliments, d’ingrédients ou de nutriments spécifiques », a expliqué M. Peronaci. Ajoutant que l’agriculture « est un moyen de promouvoir les conditions sociales, de soutenir l’emploi des jeunes et de favoriser une plus grande autonomisation des femmes. »